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Restituer l’histoire de la Guinée.
En 1992, après la légalisation des partis politiques et de la presse indépendante, 18 ans plutôt, quelques journaux à la ligne
rédactionnelle libéralisée comme « L’indépendant »,
titraient, dans la veine « Que retenir du tyran ? » ou « le Panafricaniste et l’homme du 28 septembre », etc. pour commémorer la mort du premier président de la
République de Guinée. Sur la même page ou sur une page bien en vue, un article le critiquant, une interview évoquant le régime sanguinaire qu’il a instauré, le reportage sur les manifestations du
« Jamais plus jamais ça » pour contrebalancer. Il le fallait. L’un des devoirs du journaliste dans l’accomplissement de la responsabilité sociale, qui lui incombe, est de faire en sorte
d’apaiser la société même en parlant des choses les plus horribles. Ne pas les taire est son bréviaire … D’où ce comportement …
Mais pourquoi en est on arrivé là ? Comment a-t-on fait en sorte qu’un pays entier refuse son histoire, tente de la transformer pour satisfaire une fraction de la population? Alors qu’au Mali, au Burkina Faso au Sénégal et dans bien d’autres pays, comme dans certaines universités américaines, d’autres lui reconnaissaient son panafricanisme, sa philosophie politique, à travers les symposiums et autres formes d’ateliers. Au cours de ceux-ci les tueries au camp Boiro n’étaient pas moins évoquées. Sauf qu’on n’évoquait pas que ces tueries! Alors qu’on faisait la part des choses ailleurs, en Guinée on rasait, balayait le tout d’un revers de main. Ou tout au moins, parcellisait l’histoire nationale.
Certains recherchaient un bannissement. Celui d’un homme dont la vie a été inféodée à celle de la Guinée depuis l’éveil politique des peuples d’Afrique. Il ne
s’agissait pas – dans une telle optique - d’une recherche de justice sociale ou politique. Il y en a qui en ont parlé. On n’a enregistré aucun recours en justice massif contre X. À l’exception de
l’épisode qui a mis à l’Index - non pas Ahmed Sékou Touré lui-même - mais celui qui se réclame être son historiographe, Mr Sidiki Kobélé Kéita. Que lui reprochait-on ? Certaines affirmations dans
ses publications.
Pendant plus de 18 ans, dans les journaux, sur l’Internet et autres média électroniques, l’on a promu un seul discours : Ne pas oublier les atrocités du camp Boiro. Soit. La mémoire l’a enregistré. Ne doit-on retenir du premier président de la République de Guinée, Sékou Touré, que cela ?
La mémoire se doit de retenir aussi un autre « Jamais plus jamais ça » pour le triomphe de la vérité : les exécutions au camp de Kindia de la grande majorité des anciennes autorités guinéennes de l’époque de Sékou Touré. Peut-être que ce fut fait, exprès, pour la destruction même du cordon qui aurait conduit à plus de justice. Nul ne perçoit cette entrave aux Droits de l’Homme condamnable. La vengeance des uns sur les autres ? Dans ce cas la cause est-elle entendue?
La mémoire se doit de retenir cet autre « Jamais plus jamais ça » : les répressions de janvier 2007. La mémoire se doit de retenir un nouveau « Jamais plus jamais ça » : les tueries en masse et les viols publics des femmes le 28 septembre 2009. Dans ces derniers cas en majorité les acteurs sont encore vivants. Il y a eu un autre quart de siècle de misère économique et de tueries sous un régime de dictature complaisamment appelé « démocratique » au nom de la succession d’élections frauduleuses à la limite de la légalité.
Tout se passe en Guinée comme s’il y avait des pères et des mères qui valaient mieux que les autres et des vies plus humaines que d’autres qui le seraient moins. Ne doit-on retenir de ces périodes de la vie guinéenne que les horreurs?
Pour les derniers cas de viol des Droits de l’Homme, en Guinée, encore une fois, « Les dangereuses autorisations » que
dénonce, le livre
« Guinée-Chronique d’une Démocratie annoncée » (Page 35), sont là. Oubliant les morts, l’on a préféré le compromis de la « transition politique apaisée ». On s’y
prépare tambour battant sans penser à résoudre les problèmes qui la torpilleraient plus tard. À cette transition accélérée participent, occupant des postes de responsabilité, des enfants des
victimes du camp Boiro. Les pancartes contre les exactions, les tueries et les délits de Droits de l’Homme ont disparu.
Ces remarques ne constituent pas un index de voies de faits dans l’histoire récente de la Guinée. Elles ne délivrent donc pas de condamnations. Elles invitent, simplement, à la réflexion sur les jugements formulés ici et là. Dans un contexte émotionnel et affectivement passionné, elles sont acceptables, voire louables. Mais alors – à égalité – pour tous. Cependant, cette légitimité n’autorise pas à priver un peuple d’un pan entier et important de son histoire. C’est une aberration qui conduit à des interprétations fallacieuses au niveau des générations nouvelles, voire la méconnaissance de leur pays.
Dans une famille organisée, à la mort du père, après les pleurs qui suivent l’enterrement, les manifestations de douleurs, l’on se penche sur l’avenir. Y a-t-il un héritage ou non? S’il y en a, que peut –on ou doit-on en faire ? Ces interrogations proviennent du simple fait que le père n’était pas parfait. S’il l’était il n’y aurait pas d’interrogations. Les uns et les autres suivent simplement le tracé qu’il a laissé. Ce cas est rare. Même dans cette rare alternative il y aura l’influence de facteurs externes. Très souvent les fils et les filles corrigent pour continuer. Dans les familles désorganisées, on se partage le butin et on se sépare, la haine au ventre. La tragédie et le drame y trouvent un terrain fertile.
La Guinée a été l’une et l’autre de ses deux familles. En 1984, l’ancien régime a été quasiment éradiqué. À l’exception des deux Pdg voués aux gémonies, l’héritage superstructurel et infrastructurel a été dilapidé. Les témoins ont été éliminés. Le tout avec une rapidité coupable. Comment rétablir les faits ? Et surtout pourquoi ne pas rétablir les faits pour que la cause soit entendue une bonne fois pour toute? Le régime successeur a enjambé allégro et même contribué à faire disparaitre les pièces à conviction en utilisant des méthodes de liquidation similaires à celles du régime défunt.
La jeune génération en Guinée, qui a 20 ans, ignore aujourd’hui que les guinéens ont porté des souliers faits en Guinée, qu’ils
ont porté des tissus faits par la Guinée, qu’ils ont allumé des bougies de
fabrication guinéenne, que des tôles de fabrication guinéenne couvraient les maisons, que toutes les familles pouvaient avoir du jus de fruit de fabrication guinéenne, etc. l’huile, le parfum,
l’alcool pour les soins, le tabac pour les cigarettes , le riz de montagne et de plaine … Connaissent-ils le riz, à l’odeur de parfum, appelé « kaolaka »?
On ne se pose pas la question de savoir comment le processus du développement agricole a été saboté. Des fonctionnaires, aujourd’hui glorieux, ont envoyé dans les montagnes les tracteurs au lieu de les envoyer dans les régions de plaines; Des charrues se sont trouvées, sans animaux de trait, en face d’immenses plaines emblavées alors que les tracteurs qui auraient dû y être s’escamotaient dans les montagnes … Bref … Ceci est un autre procès …
En 2010, il semble que les uns et les autres ont eu le temps de faire, honnêtement, des comparaisons, des recoupements, des analyses, qui situent les faits dans leurs contextes. Même si cela n’occulte en rien l’atteinte grave aux Droits de l’Homme et la perte d’êtres chers, il autorise à restituer à un peuple son histoire. Cette histoire ne peut être restituée qu’à partir de problématiques rationnelles pour les générations futures : Comment en est-on arrivé là?
- Qu’était le PDG ?
- Était-ce le seul parti qui a amené au « Non » historique?
- Quel était la caractéristique et la composition du premier gouvernement en Guinée? Était-ce un gouvernement d’ouverture regroupant les membres des partis de coalition pour l’indépendance?
- Quel est le processus qui en a fait un parti unique?
- Comment l’État et l’administration ont--ils été inféodés à un parti unique ?
- Quel régime politique et quelle idéologie en ont découlé ?
- Comment un jeune État a-t-il sacrifié à la construction de prisons politiques ?
- Qui a construit le camp Boiro et les prisons guinéennes et pourquoi?
- Quels sont ceux qui sont morts au camp Boiro et à la prison de Kindia et pourquoi?
- Quels ont été les causes profondes de l’escalade des assassinats politiques ?
- Qu’y a-t-il eu comme acquis sous le régime pseudo communiste qui en a résulté?
- Quels ont été les apports et les désillusions sociopolitiques et économiques ?
- Dans quel environnement international ce régime a-t-il évolué pendant 25 ans? Les comment et les pourquoi?
- Qui étaient les hommes qui ont contribué à mettre en place le régime et à le consolider?
- Quel a été le rôle et la responsabilité des uns et des autres? Etc.
Des interrogations fondamentales devront servir à situer les responsabilités : Ahmed Sékou Touré est –il le seul à être incriminé ou bien est-ce que le système imposé a dû affronter ses effets pervers ? D’autres responsabilités sont-elles impliquées ? Comment la machine s’est –elle emballé? En clair, a-t-on profité de son ombre pour sévir et régler des comptes? Répondre à ces questions, c’est instruire les générations nouvelles de ce qui est mauvais avec ses conséquences et de ce qui aurait pu servir à tous de façon bénéfique.
Des acteurs vivent encore dont certains à travers des publications ont fourni de très amples informations sur le camp Boiro, les tortures assaisonnées par le cynisme machiavélique du maitre du jeu, Ahmed Sékou Touré. Exception faite de l’histoire qui les concerne, eux et les péripéties de leurs propres familles aux moments graves et dangereux, nul n’a encore produit de témoignages sur le fonctionnement des structures et des institutions, tels que le Bureau politique national, le Comité central ainsi que les structures dérivées dans l’exercice du pouvoir. L’on se contente de dire, « c’était une dictature sanglante » Un point et c’est tout? Pourtant, si l’histoire des hommes contribue à faire connaitre en partie celles des populations, l’histoire des structures permet de situer les responsabilités, de savoir qui a fait quoi dans la répartition des tâches. Y joint, le processus des prises de décisions. Même imposées.
Enfin l’espoir est là. Que des guinéens décident ici et là, sans passion, de discuter de leur histoire en essayant de comprendre afin de pouvoir éviter que des processus semblables reproduisent les conséquences regrettables connues. En sachant d’avance les causes possibles, il est possible de trouver d’avance les remèdes possibles.
Ce ne fut pas fait, après le coup d’État du 3 avril 1984. Conséquence : la Guinée a hérité de plus 22 ans de dictature après les 25 premières années de
totalitarisme. Il y a eu la prison du camp Boiro et ses horreurs. Reproduction simple : il y a eu les horribles exécutions à la prison de Kindia et bien d’autres exactions. Les surcharges de
conséquences ont généré du coup d’État du 22 décembre 2008. Reproduction élargie : il ya eu les tueries et les viols du 28 septembre 2009.
C’est de cette histoire douloureuse que la transition guinéenne et le Conseil national de la transition (Cnt) doivent tirer les leçons nécessaires à la construction de l’État de droits en Guinée. C’est de par leur histoire que les régimes démocratiques se distinguent dans la mise en œuvre des mêmes principes et idéaux de Démocratie.