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L’Afrique,
tout comme les autres continents du monde, a une histoire propre, histoire tissée de faits ayant caractérisé, à travers les temps et sur son espace, le comportement constamment dynamique de ses
fils et filles, et des Peuples qui s’y sont constitués pour pérenniser la vie humaine en valorisant la nature.
L’anthropologie moderne a établi que l’Afrique est le berceau de l’espèce humaine. L’Afrique est donc le continent à avoir vu des hommes organiser leur vie d’homme, conquérir leur survie qui est la première forme de résistance à toute destruction ou extinction de l’espèce, à l’instant même où ils ouvraient un regard d’homme sur la nature.
Nos chercheurs devraient s’attarder sur ce point qui nous parait capital, car comment ne pas admettre qu’une tradition de résistance plusieurs fois millénaire des hommes d’Afrique n’ait pu peser dans la lutte qu’ils ont eu à mener jusque dans les temps modernes ? Comment ne pas voir que ces Peuples d’Afrique étaient prédisposés, grâce à leur étonnante capacité de résistance à tout arbitraire, à toute forme d’agression ou d’oppression, acquise à travers les âges, à survivre aussi à deux des plus graves et tragiques violences de l’histoire : la traite des Noirs et le fait colonial ?
C’est dire que les Peuples d’Afrique, tout comme les autres Peuples, firent suffisamment montre de vitalité et de génie créateur. Ils ont édifié des sociétés viables, lesquelles, au cours d’un long processus historique, par approches successives tantôt conflictuelles, voire brutales et sanglantes, tantôt à travers des alliances pacifiques, se sont fondues en collectivités claniques, tribales, nationales.
Les Peuples d’Afrique, nos Peuples, ont usé de leur intelligence et de toutes leurs facultés physiques et morales pour agir sans cesse et efficacement sur la nature qu’ils ont continuellement transformée en vue de satisfaire leurs besoins et d’améliorer sans cesse les conditions de leur existence.
Nos Peuples, tout comme les autres Peuples, ont donc assuré, de façon autonome, leur vie matérielle, leur vie sociale, culturelle, spirituelle. Ils ont créé les moyens intellectuels et mis en œuvre des pratiques de communications : communication des idées, communication des moyens. Ils ont créé des langues de culture, fait des œuvres, des ouvrages d’art, des échanges économiques, créé et utilisé la technique et la technologie appropriées à leurs activités et à leurs moyens de production. Ils ont déterminé et organisé le mode de comportement, la discipline interne à chaque société, avec la hiérarchie des valeurs fondant cette société, l’éthique et l’esthétique. Ils ont édifié des infrastructures matérielles, élaboré les règles régissant le comportement des hommes, bref, le mode d’existence en commun des hommes, les règles de justice en vue d’assurer la sécurité et l’harmonie sociale. Ces règles d’administration des biens collectifs de la famille, du clan, de la tribu ou de la Nation, ces normes de comportement ou de conduite sont des caractéristiques évidentes de l’existence d’une conscience africaine, d’une culture africaine, d’une civilisation africaine.
Les Peuples d’Afrique, au cours de nombreux millénaires, ont donc évolué dans un cadre d’indépendance totale par rapport aux Peuples habitant d’autres continents, lesquels ont, eux aussi, par leur action propre, réalisé leurs sociétés, développé leur patrimoine matériel et immatériel.
Pour avoir réalisé à un moment de leur histoire, des conquêtes scientifiques et techniques plus avancées dans un certain nombre de domaines dont celui de la destruction, des Nations d’autres continents ont pu imposer aux Nations africaines leur influence, d’abord par des contacts que permirent la pratique naissante de la navigation, celle du commerce de troc, et ensuite par la domination, en raison justement, de la supériorité de la force matérielle dont disposaient les envahisseurs européens.
L’Afrique précoloniale, qui connaissait une évolution verticale et qui exerçait sa souveraineté sur ses propres affaires, a eu à subir la volonté des puissances étrangères qui se sont imposées par la force matérielle en piétinant les droits légitimes de nos Peuples à vivre libres et dignes sur le sol de leur continent. Mais, pour avoir pu vivre une vie sans référence à des valeurs externes, pour avoir organisé son existence sur des bases qui lui sont propres, durant des millénaires, l’Afrique ne pouvait pas s’agenouiller devant des illusionnistes. Elle ne pouvait que recourir aux ressources qui lui ont permis de faire son histoire au lieu de baisser les armes devant les envahisseurs mus par l’instinct de gain. Ainsi, c’est la volonté d’être l’expression authentique de soi-même qui donna lieu, dans tous les pays africains, à la résistance au fait colonial, c’est-à-dire à l’opposition consciemment résolue à toute domination étrangère.
Parler de la Résistance africaine, c’est situer le comportement résolu de nos Peuples face à toute atteinte à leur personnalité, à toute violence perpétrée contre leur souveraineté, et à toute pratique tendant à rendre l’africain irresponsable et indigne dans son existence.
Parler de la Résistance africaine, c’est également camper les Peuples d’Afrique dans leur combat en vue d’assumer pleinement leur propre identité et d’assumer la sauvegarde et le développement continu de leur patrimoine, de tout leur patrimoine, matériel et immatériel.
Parler de la Résistance africaine, c’est enfin faire prendre en charge par nos Peuples la légitimité des aspirations de nos Peuples à exercer efficacement leurs responsabilités historiques et celle de leur volonté d’être et de devenir en fonction de leur choix exclusif.
La Résistance à l’oppression est la concrétisation de la volonté d’un Peuple d’exercer, par tous les moyens, son droit imprescriptible à l’insurrection contre l’arbitraire, la tyrannie, la servitude et la misère. C’est dire que toutes les époques historiques ont connu ce drame et le connaitront encore tant qu’une puissance, un système de force ou un groupe d’hommes s’arrogera le droit d’imposer sa loi, au sein d’une société nationale consciente et responsable ou sur tout un Peuple conscient et résolu à défendre sa souveraineté et sa dignité.
Tout pouvoir, qui viole le droit de l’homme et du Peuple à vivre dans la dignité, est une usurpation, car jamais un Peuple ne se défait consciemment de cette faculté ou de cette force qu’il est le seul à posséder : la force de garantir la pérennité de son système social et politique en le revêtant du sceau de sa légitimité et de sa légalité.
En parlant de la Résistance africaine, loin de nous l’idée d’enlever son caractère universel à un phénomène, en en limitant géographiquement ses manifestations. Mais, nous estimons que dans le cas de l’Afrique, la résistance a pris un caractère qui la singularise sous plusieurs aspects dont le principal est la soumission violente de ses populations aux pratiques les plus abjectes de l’histoire de l’homme : d’abord, la traite faisant de l’homme noir une matière première, le « bois d’ébène », un simple objet de commerce, et son aboutissement historique : le dépeuplement de l’Afrique qui a perdu quelque deux tiers de sa population active ; ensuite, la domination étrangère sur le continent même, et dont la finalité était la perte totale d’identité, l’anéantissement de toute volonté de sursaut contre l’indignité, et ce, à l’échelle de tout un continent.
Il se trouve que les partisans de cette exécution en règle de l’homme d’Afrique n’ont jamais le privilège de comprendre que l’une des caractéristiques de l’histoire est de sanctionner le contenu des actions humaines, de les faire juger selon l’essence de leur impact sur l’existence de l’homme et de la société. Ahmed Sékou Touré, président de la République de Guinée (1958-1984) - Séminaire international, 18-20 Novembre 1982 À suivre