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  • Je suis journaliste, auteur, et enseignant.J'aime les analyses et débats touchant à la politique et l'économie autant que les philosophies, mythes, religions et croyances anciennes. Auteur : Guinée-Chronique d'une Démocratie Annoncée.

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Mardi 20 octobre 2009 2 20 /10 /Oct /2009 03:07

C’est un fait que, depuis 1984, et pire depuis le 23 décembre 2008, les militaires guinéens sont en armes aux quatre coins du pays. Pourquoi circulent –ils l’arme aux poings, la hargne au cœur, dans la capitale et dans les villes guinéennes sans aucune mission spéciale à accomplir? Le pays est-il menacé d’agressions de l’extérieur ? Non ! Les armes leur procurent l’effet factice de puissance et ses émanations psychologiques dangereuses qui les amènent à croire qu’ils ont l’onction sacrée pour diriger le pays. Consensus ou pas. Légitimité ou pas. Légalité ou pas.

Depuis 1984, et pire depuis le 23 décembre 2008, les militaires guinéens ont pris leur pays en otage. Ils ne se gênent pas de piétiner, à l’occasion, les droits les plus élémentaires du citoyen de vivre dans la quiétude. Ainsi, à la question : pourquoi l’armée guinéenne est–elle en arme et sur pied de guerre depuis le 3 avril 1984, et plus encore depuis le 23 décembre 2008 ? Il n’y a qu’une seule pénible réponse : les militaires guinéens se sont armés pour opprimer leurs propres populations, soumettre à leur volonté les institutions politiques et républicaines du pays. Consensus ou pas. Légitimité ou pas. Légalité ou pas.

Avec un peu de recul, on peut réaliser que les militaires qui composent le CNDD et l’armée guinéenne, en 2009, n’avaient que vingt ans ou plus, pour la plupart, en 1984. On ne peut qu’en déduire que l’attitude actuelle des militaires guinéens, vis-à-vis du pouvoir et des populations, découle des 24 années du règne du Comité militaire de redressement national (Cmrn) et du Général Lansana Conté.

Qu’est devenue l’armée guinéenne pendant ces deux décennies? Dans une interview accordée au journal « L’indépendant », publié par « Guineenews » en 2008, quelques semaines avant la mort du Général Lansana Conté, le Colonel Facinet Touré dénonçait en terme voilé, le laisser-aller dans l’armée en disant : « Aujourd’hui en tant qu’un des fondateurs de cette armée, j’ai le cœur meurtri quand j’observe certaines choses. La signification de l’armée est autre que ce qu’on lui donne, aujourd’hui. Donc quand un soldat a une autre conscience de son rôle, de sa mission au sein de la société, il y a des comportements qu’on n’a point besoin de lui  dicter. Le soldat, le militaire donc, doit être le modèle, l’exemple de courage, de vertu, d’obéissance, de discipline au sein de sa société, contrairement à ce que l’on croit.».

Il était donc connu, de ses chefs, que cette armée avait abandonné l’éthique militaire au profit des affaires dont les narcotiques que le CNDD a fait semblant de combattre. En vérité, comme dans les films consacrés à la mafia, l’impression qui se dégage est qu’un gang en efface un autre. Sinon que les procès commencent et prouvent le contraire.

L’ancien membre du Cmrn, à la retraite de l’armée, avait mis le doigt sur les possibles égarements de ces jeunes militaires en déclarant, en substance : « Notre armée a eu des hauts faits de guerre. Elle a contribué à la libération de beaucoup de pays africains … si elle ne fait pas attention, ne se ressaisit pas aujourd’hui, elle va sortir de l’histoire par la petite porte. Il y en a parmi les soldats qui sont en train de se laisser entrainer dans les égarements.» La mise en garde contre les mauvais exemples.

Monsieur Facinet Touré a aussi dénoncé le bilan peu élogieux du Cmrn et déploré - peut-être à titre personnel, ou spécieux- la prise du pouvoir par les militaires, en disant : « Malheureusement les prétentions ont été autres. De toute façon je crois que l’exercice du pouvoir a rarement rassemblé. C’est un peu comme le partage du butin entre des truands. Ils sont d’accord jusqu’au moment du partage. Moi, je regrette très sincèrement. Si peut-être on a rendu service à la Guinée, cela pourrait être mon réconfort… Depuis qu’on a mis le pied à l’étrier nous nous regardons en chien de faïence.» C’est donc d’une armée fractionnée qu’il parle et dont on hérite aujourd’hui.

Dégagées de leur gangue émotionnelle, ces paroles condamnent le parcours militaire au pouvoir. Ce témoignage n’aurait pas exprimé de regrets si leur gestion avait servi de base à un décollage économique ou à la consolidation d’une nation guinéenne. D’ailleurs, il ne dit pas mieux sur la question du développement. L’impression qui se dégage est que peu de choses ont été faites pour le peuple de Guinée. « Nous, nous arrivons à un moment où il faut construire le pays et développer son économie, jusque là on ne voit pas grand-chose … dit-il avant de poursuivre … Aujourd’hui, cela me fait mal que le Guinéen se plaigne comme il se plaint, avec tout ce que la nature nous a donné. » Les lamentations d’une fin de règne ou les frustrations d’un homme évincé des arcanes directes de la gestion du pouvoir ? On a le choix pour faire représailles.

Il reste que c’est l’amer constat d’un des principaux acteurs de la prise du pouvoir et de vingt-quatre années de gestion du pouvoir par les militaires en Guinée. Il a jeté en arrière un regard, effrayé, amer, et désespéré, sur les malheurs et les dégâts que cette prise de pouvoir a engendré pour les populations guinéennes.

Tardif ? Peut-être. Il reste la leçon d’histoire. Cela nous permet de tirer le bon grain de l’ivraie. En effet, le bilan superstructurel, dont l’ouverture démocratique et la mise en place des institutions de démocratisation a, malheureusement, vite été sclérosé, dépouillé de son contenu en faveur de la confiscation du pouvoir.

Que s’est-il passé au sein de l’armée guinéenne? L’avertissement, du Colonel à la retraite est, encore, voilé. « Quand une personne qui est mal formée est appelée à assurer obligatoirement la relève, le désespoir et le désarroi restent le seul espoir pour l’avenir de ce pays ». La prophétie du chaos? Pas du tout. La langue de bois, c’est certain!

En réalité, il s’agit autant des problèmes liés aux crises socioéconomiques et politiques que de la métamorphose qu’elles ont entrainée au sein de l’armée guinéenne. Le recrutement de loubards pour casser les manifestations et les meetings de l’opposition, a été remplacé par l’incorporation hâtive de ces mêmes loubards dans l’armée au détriment des règles de sélection qui impliquent les critères de probité morale, le respect et l’observation de l’ordre, l’amour de la patrie et le respect du citoyen en tant qu’expression individuelle de la nation. Désormais, dans cette armée, la hiérarchie est bafouée au profit des exécutants de certaines basses œuvres nécessitant des hommes aguerris à cet effet. Sans foi ni morale au besoin. Parallèlement, il ya eu un favoritisme ethno-militaire qui a conditionné les nominations et les privilèges au gré des intérêts du pouvoir en place.

Tel a été le processus de fractionnement de l’armée guinéenne. D’un coté, les militaires de métier, aguerris par une longue formation, ayant passé leur vie entière au service de la nation qu’ils respectent. De l’autre, de nouvelles recrues, de fraiches dates, uniquement formés au maniement des armes pour la répression politique. Ignorant tous principes républicains. Les deux fractions se débattent entre les tentacules de l’ethno-militarisation qui fut utilisée pour la consolidation du pouvoir issu du 3 avril 1984.

C’est pour toutes ces raisons que le changement, cette fois-ci, doit se faire en profondeur. Une lettre de mission, des déclarations de foi ou un gouvernement de quelque nature que se soit, ne suffiront pas. L’on s’exposerait à une succession de coups d’État de la part des militaires et des reprises de transitions démocratiques annoncées à en perdre le fil de la chronique.

L’incroyable réalité est que les militaires guinéens se demandent : mais qu’allons-nous faire d’autres en quittant la scène politique ? Mauvaise question.

La gestion du pouvoir politique requiert d’autres institutions nationales que l’armée. C’est pourquoi, chacune de ses interventions dans ce contexte déclenche, partout au monde,  une crise. Ce n’est pas un rejet du militaire. C’est un rejet de l’irruption sur la scène politique l’arme au poing qui dénature le partage des droits et devoirs définis.

La bonne question de l’armée est : qu’allons-nous exiger pour le véritable décollage économique dans notre pays avec une réelle intégration de l’armée dans le processus de développement? Il y a la restructuration et la modernisation de l’armée qui est une tâche immense à réaliser. En clair, la création d’une armée de métier formée aux  principes civiques de protection de la nation qui implique le respect des populations sans lesquelles il n’y aura ni pays ni armée; le respect de la constitution et des institutions qu’ils ne doivent plus fouler aux pieds. Quelques soient les défauts, il revient à la société civile de procéder aux corrections sur la base du débat des idées  et du dialogue ; le respect des principes de non-ingérence dans la gestion des affaires politiques parce que la nation est organisée sur la base du principe de la « fonction ». Ce qui veut dire que chaque institution a son rôle à jouer et des missions à accomplir.

Maintenant et tout de suite, il s’agit de faire en sorte que l’évolution institutionnelle et démocratique du pays se poursuive. Dans ces conditions que faut-il faire ?

L’un des préalables est un consensus de désarmement et de dépôt des armes par l’armée guinéenne. C’est une phase irrécusable. Nous ne sommes pas en Guerre ni de l’intérieur ni de l’extérieur. Il faut donc éliminer les velléités d’utilisation des armes à d’autres fins que celle de la défense du territoire national et dans les accords qui nécessitent une intervention de caractère international.

Cette phase doit, avec le départ du CNDD et du capitaine Dadis du pouvoir, correspondre à l’instauration d’un Pacte de l’armée guinéenne pour la sauvegarde de la dignité nationale et du citoyen. La signification est simple : il s’agit du serment de non utilisation des armes contre les populations guinéennes. Dans les cas extrêmes d’affrontement entre les civils, l’armée doit servir de force d’interposition favorisant le dialogue. C’est parce qu’elle n’a jamais joué ce rôle que l’on a, paradoxalement, recourt à une force d’interposition entre l’armée guinéenne et les populations guinéennes.

Le désarmement doit déboucher sur des assises de réconciliation au sein même de l’armée guinéenne. Cela présuppose la libération de tous les militaires torturés et emprisonnés parce qu’ils ont refusé de suivre la voie du CNDD. Ils sont victimes de la différence d’opinion en ce qui concerne l’attitude de l’armée vis-à-vis de sa nation.

On peut conclure par un appel à la ré-institutionnalisation éthique de l’armée guinéenne en utilisant cette déclaration d’un haut gradé militaire, aujourd’hui è la retraite, le Colonel Facinet Touré. Elle sonne comme un aveu : «Il faut que l’Armée comprenne qu’elle est issue du peuple dont elle est un instrument conscient et qu’à ce titre elle n’a pas intérêt à ne pas parler le même langage que son peuple. Au contraire, elle doit faire la fierté de celui-ci corps et biens. Par rapport à cette mission qui est un sacerdoce, des militaires ont commis de graves violences au préjudice du peuple. En conséquence, l’Armée doit demander pardon ; ce qui ne ferait que la grandir.» Que cela soit écrit et accompli.

O. Tity Faye. Journaliste indépendant.

 

 

Par O. Tity Faye - Publié dans : Politique
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