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Lundi 15 mars 2010 1 15 /03 /Mars /2010 00:59

Les voies de la polygamie sont toutes aussi insondables que celles du Seigneur. La raison de la déraison? La polygamie fait tout à tour des heureuses et des malheureuses, des heureux et des malheureux. C’est que dès le départ la polygamie est une balance déséquilibrée qui tire ses principes de la tradition. Laquelle se caractérise par une inégalité admise qui se fonde sur le principe de la majorité. Au fond, qu’est-ce la tradition? La déraison de la majorité au détriment de la minorité raisonnable? Décemment définie, la tradition c’est la règle admise par la majorité. Elle recèle des surprises surprenantes qui te disent « vois-tu, on gagne toujours à la respecter notre tradition. »

Diéli mangoya se traduirait littéralement par « la malédiction du sang ou le sang maudit ». Dans un contexte de polygamie, ce n’est qu’une figure, une clause de style pour ainsi dire. C’est ce qui apparait de l’histoire de l’infortunée coépouse.

 

«Porter la malédiction du sang ou le sang maudit

C’est porter un lourd fardeau pour un temps indéfini.

Béni sois le Seigneur Allah Qui décide de tout ».

 

Dit, en amorce, le griot-chansonnier, Kanté Manfila de l’orchestre Kélétigui et ses Tambourinis. En quelques strophes, il schématise l’histoire au son d’une rumba orchestrale dansante. C’est, pourtant, une longue histoire qui a couvert des générations de familles polygames, se répercutant sur les progénitures et celles de celles-ci. La voici, racontée avec la génération qui la commença? Pas sûr. En tout cas voilà.

Il était une fois une famille polygame où un homme disposait de deux épouses (plus est possible). Par ce fait même cet homme prouvait ainsi sa réussite sociale. Ceci dit, se montrait-il juste? Comme le veut la tradition religieuse? Appliquait-il la règle du partage et de la récompense équitables? Les faits parlent d’eux-mêmes. L’existence d’une favorite n’arrange rien. Parce que cela signifie qu’il y a une infortunée épouse. Et la chanson rythme au son de la rumba :

 

«Lorsque c’est le tour de  l’infortunée épouse

D’assurer le repas familial pour les faveurs du mari

Elle s’en acquitte avec cœur et ferveur

Au marché, elle demande au boucher

De lui donner la part tendre de la viande

L’infortunée épouse réclame,

L’huile la meilleure, les ingrédients les plus frais

Pour faire un repas succulent.

Mais que dit le mari, lorsqu’elle sert ce repas?

À son entourage de circonstance

Il s’adresse en ces termes :

 

« Désolé pour cette pitance sans gout,

C’est de ma servante de femme, l’ânesse …

Faut bien qu’elle ait son tour à la cuisine

Pour notre malheur.»


N’empêche. Les uns et les autres se régalent, se lèchent les doigts et les babines Et, en redemandent. Personne n’ose exprimer une appréciation contraire à celle de l’hôte. De peur de ne plus être invité à ce repas, décrié, mais succulent de l’infortunée coépouse

À son tour, assurée d’être toujours appréciée du mari commun, la favorite au marché fait peu d’efforts. Au son de la guitare et des tambours de l’orchestre Kélétigui, le chansonnier Manfila Kanté témoigne :

 

«Lorsque la favorite va au marché

Elle passe sans regard

Ni pour le boucher

Ni pour la vendeuse d’huile

La favorite ignore les ingrédients

De la bonne sauce »

 

Son marché est une simple promenade, pour montrer ses atours révélant son statut de favorite.

 

« Le repas qu’elle présente au mari commun

N’est que sel et eau, au dessus desquels

Flottent quelques morceaux d’oignions mal cuits. »

 

N’empêche! L’homme la félicite et invite ses visiteurs de circonstance en ces termes :

 

« Comme elle est bonne, cette soupe!

C’est de ma vaillante épouse

Gouttez, buvez-en, c’est exquis. »

 

Les invités gouttent du bout des lèvres, remercient poliment mais s’empressent de dire au-revoir pour ne pas avoir à finir leur part. Chacun d’eux se souvient, subitement, d’une affaire très importante à régler, qui ne saurait souffrir d’attendre plus longtemps. Seul, le mari, lui-même, ne termine jamais la soupe infecte…  Au plus profond de lui-même, il appelait de ses vœux, le tour de cuisine, voire de la couche de l’infortunée épouse!

Désemparée, l’infortunée coépouse crut être la victime de sortilèges, et finit même par croire que son sang était maudit. La logique et la raison sont toujours en conflit face à l’inconnu. Pour en avoir le cœur net, elle se rendit chez des voyants. D’abord, ce furent ceux qui interprètent le passé, le présent et l’avenir à partir de figures géométriques des pierres Jetées à terre.

 

Elle leur dit, rappelle Manfila Kanté :

«Hommes hospitaliers

Jouer de la pierre pour moi

Que je sache d’où vient l’infortune qui est la mienne

Quoique je fasse notre mari n’en a cure.

Qu’ai-je fait pour mériter son dédain?»

 

Si dit, si fait. Explique Manfila Kanté :

 

«Les voyants l’amenèrent sur la place publique.

Ils consultèrent les vents du nord et du Sud.

Puis ils consultèrent les vents de l’Est et de l’Ouest.

Et, Ils Jetèrent les pierres!

Elles se regroupèrent sans donner

Aucune figure à interpréter! »

 

Au troisième jet, ils lui dirent, rapporte Manfila Kanté :

 

« Femmes nous ne sauront te mentir.

Il n’y a rien que nous ayons vu.

Nous ne pouvons donc qu’invoquer

Une malédiction naturelle 

Qui te colle à la peau

C’est la malédiction du sang!»

 

Elle les quitta, frustrée. « Je n’ai rien appris que je ne soupçonnais » se dit-elle en se rendant, cette fois, chez les Maitres du koma, les maitres des initiations traditionnelles, nantis – croit-on - de don divinatoire. Comme aux autres elle expliqua ses préoccupations :

 

«Hommes hospitaliers

Demandez donc aux génies qui savent tout

Que je sache d’où vient l’infortune qui est la mienne

Quoique je fasse notre mari n’en a cure.

Qu’ai-je fait pour mériter son dédain?

Comme les autres, dit le chansonnier

Ils l’amenèrent sur la place publique

Au contraire des joueurs de pierres

Ils consultèrent d’abord l’Est et l’Ouest.

Puis, ils consultèrent le Nord et le Sud »

 

En invoquant les esprits des ancêtres de la femme de génération en génération. Quand ils eurent fini, à son grand étonnement l’infortunée coépouse entendit les mêmes mots que chez les Maitres des pierres.

 

«Femme, Nous ne saurons te mentir.

Tes ancêtres ne nous ont rien révélé

Il n’y a aucun sortilège à tes basques.

Nous ne pouvons alors invoquer

Qu’une seule chose

C’est la malédiction du sang!»

 

Elle pleura, accepta son sort et revint à sa fastidieuse routine. Malgré son nom, la malédiction du sang n’est pas une tare génétique. En la nommant ainsi, l’on a simplement voulu signifier l’ancrage profond de cette malchance singulière en y associant le sang. Une infortune qui a la plénitude du sang! C’est de la malchance à répétition comme il peut arriver dans des situations dont on ne maitrise pas les tenants et les aboutissants. Les critiques et les rejets dilapident les meilleures choses que l’individu, accablé, de la malédiction du sang fait, propose, ou réalise.

Cette malédiction est socialement acceptée comme une destinée dont on peut ou pas se départir. Tout dépend des circonstances. Il est possible d’en souffrir au cours de son enfance et de s’en débarrasser en devenant adolescent ou adulte. Le chemin inverse est tout aussi possible. On peut donc être frappé de malédiction du sang à tout moment. Pourvu que les malchances s’accumulent sur une période de temps indéfinie. C’est ce que dit cette histoire aussi.

L’infortunée coépouse se le tint, donc, pour dit et décida de s’accommoder de son terrible destin. Les choses continuèrent leur train. Sauf une. Les assiduités du mari se multiplièrent au rythme de ses critiques acerbes et désobligeantes …

Ne comprenant rien à cette nouvelle attitude de leur mari, elle ne fit rien pour la contrecarrer. Un peu de chaleur dans sa situation était … un réconfort. « Au moins, je ne suis pas une intouchable » se consolait-elle. Avec la rumba de Kélétigui, faconde, Manfila Kanté raconte en métaphores ce qu’en a dit l’infortunée coépouse :

 

«La malédiction du sang

M’a frappé aux flancs

Et il en résulté un garçon

On l’a appelé « La Surprise »

 

C’est que, si voulu si fait, des assiduités du mari une grossesse résulta. Étonnée mais ravie, l’infortunée coépouse donna naissance à un garçon qui fut appelé « La surprise ». que dit la favorite? «C’est un hasard de circonstance … D’ailleurs, j’aurai plus de temps encore avec notre mari quand elle sera à terme et après la naissance de son enfant » se promit-elle avec joie.

Les jours passèrent sans que la favorite ne change de conduite. Sa sauce était toujours aussi mauvaise et ses caprices de la nuit infinies. Le mari sous prétexte de voir et de jouer avec l’enfant se rapprocha de plus en plus de l’infortunée coépouse.

Si fait, si voulu, qu’à la longue, il en résulta une autre grossesse. Manfila Kanté, cette fois au crescendo de la rumba, nous rapporte ce qu’en a dit l’infortunée coépouse :

 

«La malédiction du sang

M’a frappé, cette fois, au dos

Il en a résulté une fille

On l’a appelée «De quoi se couper la tête »

 

À la naissance de l’enfant, une fille cette fois, l’infortunée coépouse, au comble de l’étonnement, l’appela, « De quoi se couper la tête ». Heureux de voir sa descendance assurée, le mari se rendit compte que la nature elle-même voulait que cesse son injustice à l’égard de l’infortunée épouse. Prenant son courage à deux mains, il s’en ouvrit aux deux femmes, en ces termes : « J’ai été bien injuste à votre égard à toutes les deux. Toi, en te favorisant et toi en te traitant de façon ignoble. Si bien qu’alors que l’une se bonifiait, l’autre devenait mauvaise en croyant qu’elle n’avait pas d’efforts à fournir pour mériter quoique ce soit. La nature nous a montré le bon chemin en donnant à celle d’entre vous qui le mérite, le bonheur d’avoir des enfants ».

S’adressant particulièrement à sa favorite, il lui dit : « S’il existe une malédiction du sang, c’est bien pour la femme qui, au foyer, ne fait rien pour mériter les faveurs. La nature l’avertit en asséchant ses parois.»

Les torts furent reconnus et les pardons acceptés. Si dit, si fait, et si voulu, qu’à la longue s’aidant de l’exemple de l’infortunée coépouse, la favorite s’améliora. Elle apprit de sa coépouse comment faire des repas succulents. Elle apprit aussi à accueillir le mari aux bons moments… Si bien qu’à la longue, elle eut, aussi, ses grossesses. Les deux femmes allaitèrent ensemble leurs enfants …

Elles avaient compris que nulle d’entre elles n’avait décidé que l’autre soit sa coépouse. Il aurait fallu dire « non » à la polygamie dans sa propre famille, il y a longtemps… Mais ça c’est une autre histoire dont les nouvelles générations futures s’occuperont, certainement. De cela, elles s’en convainquirent dans leurs bavardages illimités.

L’expression « favorite » ne fut plus qu’un sujet de plaisanterie entre elles. « L’enfant me semble un peu fiévreux ce soir, tu peux le rejoindre si tu veux. Dis lui que c’est à ma demande. De toute façon tu es sa favorite depuis que j’allaite. » Disait l’une en rigolant. « Mais non! Rétorquait l’autre, Voyons! Tu n’as jamais cessé d’être sa favorite. Les enfants, je les ai faits avant toi, rappelle-toi. Je te remplacerais, si … Ou bien, la meilleure idée est qu’on dorme ensemble ici dans ma case. Il viendra bien faire le constat... et comprendra… » Et, ensemble, elles rigolaient en s’endormant. Si dit, si fait … Qui a la malédiction du sang?

Par O. Tity Faye - Publié dans : Culture - Communauté : POUR L'AFRIQUE
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