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Les fonctionnaires guinéens doivent utiliser la puissance étatique qui leur est attribuée pour contribuer au changement nécessaire. Le choix d’un régime avec lequel ils peuvent négocier l’avenir, se faire reconnaitre et respecter, sans enterrement de collègues est devenu une nécessité incontournable. C’est maintenant ou jamais. On ne peut pas administrer le fusil pointé dans son dos. C’est ce que leur procurent le CNDD et le capitaine Dadis. Quelque soit la servitude, ils s’assurent l’avantage du fusil meurtrier. Ils ne collaborent pas à égalité. Ils veulent dominer et oppresser. Tant que faire se peut.
La débandade qui s’annonce dans le gouvernement de la junte militaire et du premier ministre Komara, en Guinée, doit s’inscrire dans les annales de l’histoire nationale, africaine, et mondiale. Le « Non » du 28 septembre 1958 – au référendum gaulliste - a déjà fait sa marque de distinction. Le « Non » du 28 septembre 2009 doit aussi se distinguer et être une leçon historique. En attendant la débâcle au niveau de la junte, elle-même, les fonctionnaires guinéens doivent assumer leur responsabilité. La démission de quatre hauts cadres est un début encourageant.
Il faut suivre ces quatre pionniers par une démission massive non seulement du gouvernement mais de l’ensemble de l’administration nationale. Il ne faut pas servir ou coopérer avec ceux qui n’ont aucun respect pour nos populations et surtout nos mères et nos sœurs, baromètres de notre société au traditionnel et au moderne.
Le fonctionnaire, en Guinée, est resté, trop longtemps détaché des réalités politiques de son pays. Il n’y a pas d’organisations syndicales ou associatives qui réunissent les hauts cadres de l’administration nationale. À part ceux qui ont trouvé dans le syndicalisme ou la politique un promontoire, les hauts fonctionnaires guinéens ne militent nulle part et ne participent que, ponctuellement, aux prises de décision qui concernent l’avenir politique du pays qu’ils administrent. Un paradoxe dont les conséquences se ressentent, négativement, sur le devenir national. Les fonctionnaires guinéens doivent contribuer - pour l’accélérer - au changement que les guinéens réclament aujourd’hui. Ils peuvent le faire.
Dans cette lutte permanente, ce sont, pour le moment, les agents et commis administratifs, confrontés aux dures réalités, qui s’investissent. Il n’y a que quelques hauts cadres courageux qui militent, ici et là, au sein des partis politiques, après une série de déboires dans l’administration. Les hauts fonctionnaires ne créent pas non plus d’ONGs pour établir un lien de solidarité avec les populations. Enfin, il n’y a aucun rassemblement qui les implique aux échanges d’idées, aux débats, et à l’expression directe des opinions. Ils ne sont que des « technocrates ». Les fonctionnaires guinéens affichent l’attitude de consultants ancrés dans la seule technique de la chasse du défaut qui retarde ou empêche un projet d’évoluer. Dans les faits ils n’ont, encore pas posé le diagnostique et les actes qui relancent l’économie nationale. Quelle en est la raison?
C’est troublant de le dire mais les hauts fonctionnaires – ministres, secrétaires généraux, chefs de cabinet, directeurs de banques et de sociétés, autres chef de division et de section – ceux qui ordonnent et coordonnent, se contentent du Ravitaillement comme un dédouanement. Étonnant? Pas vraiment. Parce que le système administratif guinéen n’a pas vraiment évolué depuis la fin du système révolutionnaire avec le cadre unique de la fonction publique.
À l’État-providence qui a instauré ce système, en quête d’égalitarisme, a succédé le gouvernement-providence qui régente tout, en ignorant l’État et ses prérogatives. Pour le ravitaillement, il a donc fallu changer de produit. À la place des produits alimentaires pour lesquels on s’alignait au PRL, s’est substitué un produit unique dont le fétichisme hypnotise : l’argent. Il remplace la corruption idéologique qui a imposé l’égalitarisme « idéologique » de la « fonction » à travers la péréquation des revenus et des salaires.
Les fonctionnaires guinéens ne sont pas, pour autant, corrompus. Dire qu’ils le sont relève d’une simple paresse en matière de problématiques. Il s ont été, et sont, la proie facile d’une gestion prévaricatrice (gestion militaire) qui, en guise de ravitaillement, distribue les enveloppes d’argent (et chèques) comme des titres d’investissement ou des dividendes d’une prise de participation dans une compagnie Inc. Comment ? Le processus est très simple.
Le piège s’ouvre avec les nominations à des postes de décision. Au lendemain, avant la digestion de la passation de service éclair, l’on reçoit un document recommandé du ministre du département qu’il faut signer dare-dare. Ledit ministre fait dire qu’il «compte beaucoup sur la venue du cadre pour faire marcher les choses». Dans l’enthousiasme du moment et pour mériter de la confiance et de la sollicitude du chef de département il s’en acquitte. Et, arrive l’enveloppe de «remerciement» qui témoigne de la confiance du chef de département : des billets de banque ou un chèque. Au préalable, le nouveau nominé se demande de quoi il s’agit. Il apprendra plus tard que le document recommandé qu’il a signé, la veille, lui vaut cette reconnaissance pour – a dit le ministre – « s’installer ». Le président de la République avait fait le même geste pour le ministre, à sa nomination. Lui dit-on. Terrible vérité. Celui-ci est le maitre du jeu de distribution.
Nouvellement en poste, le fonctionnaire se demande si cette façon de procéder fait partie du boulot et se questionne sur ses ambitions de promotion. «Pas du tout. C’est le salaire qui rémunère». Reconnait-il. Mais ses interrogations personnelles vont s’émousser rapidement. On lui apprend, encore, que chaque fois qu’il signera, sans discuter, les documents – recommandés - relevant de sa compétence, la dimension de son enveloppe grossira avec la fréquence de réception. D’ailleurs, on le sermonne au passage : « que veux-tu faire d’une promotion « bidon » en t’acharnant au travail alors que tu peux avoir ta voiture, ta villa … sans peine. Il faut être Tintin quoi, pour ne pas suivre le courant ».
Enfin de compte, le fonctionnaire hausse ses épaules et suit sans réfléchir, victime de la manipulation du système dont le principe sacré est l’intégration à ses méthodes. La proie piégée (le fonctionnaire) ne fait qu’effleurer, en réflexion, ce que cela coute à son pays et à ses populations. Ainsi, le cadre compétent, hautement qualifié, va se contenter de l’unique position pour les dix, vingt, voire trente années de son futur. Les plans élaborés pour sa promotion, pour travailler à des réalisations visibles et utiles à tous, s’évaporent au profit d’autres préoccupations : la personnalisation et la conservation du poste, notamment. Nouvelle fixation qui remplace droits et devoirs.
L’une des conséquences premières, c’est de permettre au gouvernement, en place, de mettre à leur place des personnes incompétentes dont le seul véritable rôle est celui de servir de « passeurs » d’enveloppes entre eux, pour faire marcher le système. L’autre conséquence - c’est de cela que l’administration guinéenne tire sa puissance – est de servir. À la fois, d’instrument et de machine électorale à son insu. Le capitaine Dadis et le CNDD misent là-dessus.
L’engrenage du revenu, sans effort, rend la position du fonctionnaire, haut cadre, précaire. Ayant perdu ses repères, il oublie jusqu’à ses propres compétences et s’accroche à la position où il reçoit les enveloppes. Il en devient l’esclave. À sa suite, il entraine sa famille et sa famille élargie. Étant le pourvoyeur principal, la survie de tous dépend de la conservation de sa « place ». Il n’a plus d’autres ressources. Le service public privé est retardé et inféodé, à dessein, pour soutenir ce chantage.
Là, interviennent les ingrédients occultes. Une grande part du revenu est programmée à cet effet. Là, s’immisce l’absence de participation à la vie nationale. Il ne se préoccupe pas de savoir comment va le pays dont l’état influence l’état de l’individu citoyen. Là, s’installe la peur du lendemain : on ne peut conserver les revenus des « enveloppes » que dans les banques étrangères. Là, il vote « futile » en croyant voter « utile » entrainant avec lui toutes les personnes qui dépendent de ses ressources, depuis le village. Le cycle recommence d’élection en élection sans changement notable dans la vie du pays. Il le ressent et se demande : que faire d’autre ? Comment sortir de l’engrenage ? Ce sont ces interrogations sans réponses qui font le calvaire du fonctionnaire guinéen. Tout cela par la faute d’un haussement d’épaule qui l’a assigné à la passivité. Les réponses sont, pourtant, simples. Des actions collectives pour dire « Non » en suivant en prenant en compte les revendications des populations qui souffrent.
L’esclavage du ravitaillement n’a que trop duré. Il a procuré ce dont tous les guinéens vivent aujourd’hui : une économie exsangue qui les empêche de faire des investissements locaux. Une insécurité socioéconomique qui les oblige à recourir aux banques extérieures pour sauvegarder les avoirs. Bien ou mal acquis. Le recours à l’extérieur - à des couts onéreux – pour l’éducation, les frais sanitaires pour les enfants et les fantaisies. Mais après? À quoi servent les diplômes obtenus par les enfants? Où les mettre en valeur dans un désordre administratif méconnaissant les compétences?
Pourtant, rien n’est perdu tant qu’un peuple vit. Les hauts cadres et fonctionnaires guinéens doivent, désormais, s’engager avec le peuple dans la lutte pour une bonne gouvernance. Ils doivent réclamer le mérite qui leur revient d’être au service du public, en jouissant de revenus honnêtes et suffisants avec une retraite confortable en Guinée. Ils peuvent le faire et avoir honnêtement villa et voiture avec l’approbation et l’admiration des populations. C’est le moment ! Soutenez la légalité et la Démocratie et libérez-vous du joug militaire et des corrupteurs pour une renaissance.
Maintenant, et aujourd’hui, le haut fonctionnaire guinéen doit sortir de la léthargie qui le confond à un corrompu, en s’engageant en faveur du changement. Il ne doit pas sacrifier sur l’autel du gain facile et précaire, ses compétences et les diplômes qu’il a acquis à la sueur du front, grâce à des années d’études et de travail, avec l’objectif de devenir fonctionnaire de l’État. Donc l’objectif de servir la nation. C’est le moment du changement pour tous. Sa participation irréfutable est requise pour la libération de son peuple du joug militaire qui depuis, deux décennies, l’entrave. C’est le moment de confirmer sa participation aux décisions concernant son destin et la satisfaction véritable de ses besoins. Le fusil pointé dans le dos signifie esclavage et avilissement. Coopérez avec la junte militaire, veut dire : Maltraitez-nous!
Les hauts fonctionnaires guinéens doivent utiliser la puissance qui leur est attribuée pour contribuer au changement nécessaire. Ils peuvent négocier leur entrée sur scène avec les syndicats et les partis politiques et la société civile qui sont, en même temps, des institutions de revendication et d’évaluation autant que de projection.
Dadis et le CNDD comptent sur une administration léthargique, coupées de ses populations, maniable et corvéable à volonté. Il faut lui refuser cet avantage. Lorsque le capitaine aux réactions, désormais, prévisibles atteste qu’une fraction du peuple veut qu’il présente sa candidature, il pense, en ricanant, aux hauts fonctionnaires guinéens pour truquer les élections.
Les fonctionnaires guinéens vont-ils soutenir Dadis en enterrant nos morts? Notre deuil doit être constructif et inoubliable. Pour cela, il n’y a ni ethnie ni région distincte, ni catégorie sociale ni parti politique premier, ni syndicat particulier ni organisation spécifique. Il y a un peuple meurtri et frustré durant cinquante années de sa vie. Il y a un peuple qui veut devenir une nation de travail pour enfin vivre sans oppression. Il y a des leaders, des hommes et des femmes qui font montrent de l’esprit de sacrifice pour la cause de la Démocratie et pour une expression libre et plurielle de la nation. Ils sont à suivre.
On ne peut rien « administrer », rien construire de durable et utile, le fusil pointé sur le dos et la peur au ventre. Le coup de feu fatidique de l’exécution sommaire inattendue n’est qu’une question d’humeur du soldat perdu. Pourquoi confier sa vie au hasard? Que cela soit écrit et accompli.
O. Tity Faye, journaliste indépendant.