Le préambule
La Guinée est l’un des rares pays d’Afrique qui, après l’indépendance, échappe à la frénésie des coups d’État militaires. Ce n’est pas par hasard. Cette armée
était, alors, sous la férule d’un régime révolutionnaire fortement implanté au sein des populations par le biais d’un parti unique, le Pdg, qui portait la couronne de la victoire contre le
colonialisme de la France. Cette particularité aurait valu à la Guinée d’être ovationnée, et saluée, comme un exemple à suivre si son armée avait pu jouer, depuis la première République, son
rôle républicain de défense et de protection au service de la nation.
À son actif, (C’est une agréable répétition) l’armée guinéenne a contribué aux luttes de libération nationale dans plusieurs pays africains défendant, en cela,
l’idéal panafricain de la Révolution guinéenne. Cependant, il convient de souligner que, contrairement à la nation guinéenne créée avec le Pdg et une coalition de partis politiques guinéens,
l’armée guinéenne n’était pas une création de la Révolution guinéenne. Elle en était plutôt, plus ou moins, indépendante du fait de son origine coloniale. Ses principaux cadres étaient issus
d’une armée coloniale dont les principes se démarquaient du militantisme qu’exigeait le parti unique.
Les méthodes de l’administration coloniale avaient été remplacées par celles de la structure politico-administrative du nouveau pouvoir. Imbus de
républicanisme et de l’esprit de liberté qui a guidé les alliés au cours de la deuxième guerre mondiale, l’encadrement de la jeune armée guinéenne réclamait une pleine reconnaissance
institutionnelle. Une visée antithétique au pouvoir centralisé du parti unique. Les contradictions qui en résultent deviennent antagoniques.
La frustration …
C’est sous la Révolution guinéenne, de la fin des années 60 aux débuts des années 80, que les frustrations s’accumulent pour créer les ingrédients d’une peur
de survivance. Dans sa phase de radicalisation, au cours de laquelle apparait le phénomène des complots en Guinée, l’armée guinéenne s’est retrouvée au pilori, avec la marque de l’hérésie. Elle
fut réduite à un simple rôle de « garnison » retranchée dans les camps militaires et de parade au cours des cérémonies nationales.
Une série de réformes, cette fois, issue de la peur panique du pouvoir en place débouche sur le processus de création d’une armée de masse, issue du peuple, «
pour la défense de la Révolution » : c’est la Milice populaire. Elle viendra retirer à l’armée ses privilèges et une partie de son statut. Le recrutement de cette milice repose sur le bénévolat
et l’engagement militant à l’idéologie et aux principes du parti unique. Chaque quartier ou Pouvoir révolutionnaire local (prl), chaque arrondissement ou Pouvoir révolutionnaire
d’arrondissement (Pra), chaque région ou Pouvoir révolutionnaire régional (Prr), possède sa Milice populaire. Cette dernière se développe, dépasse en nombre l’armée. Également, ici et là, elle
se substitue, respectivement, à la Police et à la Gendarmerie nationales dans la vie quotidienne et participe même aux tribunaux populaires.
En « compensation », plusieurs cadres de l’armée ainsi que de jeunes officiers font « carrière » dans l‘administration ou dans les structures politiques qui
les éloignent des camps et des tâches militaires. Dans les camps, la surveillance politique se manifeste sous forme de Comités d’unités militaires (Cum). Ils sont pris d’assaut par les jeunes
sous-officiers et soldats qui, devenus des dirigeants politiques, y trouvent un moyen de « narguer » la hiérarchie et la discipline militaires au nom de l’idéologie et des exigences du parti
unique, le Pdg.
Pendant ce temps, des corps d’élites de la Milice populaire se formaient aux métiers des armes et se dotaient de camps spéciaux. Ce coup d’État ou complot
institutionnel a, fortement, démoralisé et démembré l’armée guinéenne. Elle avait, désormais, de la difficulté à recruter parmi les jeunes qui ne voyaient en l’armée qu’une institution mal
équipée et indéfinie, sans promesse d’avenir. Il s’est produit un déplacement de la confiance placée en l’Armée nationale au profit de la Milice populaire.
Ce n’est pas seulement cet affaissement institutionnel qui va transformer l’armée en un danger antirépublicain pour l’avenir. C’est aussi, et surtout, le fossé
qui se creuse entre elle et les populations guinéennes dont elle est issue. Sur le plan social, le militaire est rejeté et n’a pas de place précise. Il se retrouve, avec l’enseignant, au bas de
la hiérarchie des considérations sociales. Il y eut même du refus et de la réticence à donner sa fille en mariage à un militaire ou un enseignant.
Un des exemples illustratifs, qui dans la réalité, a eu un impact psychologique énorme est une chansonnette-slogan qui rend, parfaitement, compte de l’état
dans lequel l’armée était tenue. Cette chansonnette « Mouwama söri khamè khön » (en soussou : Je ne veux pas de mari militaqire) était chantée et fredonnée par les jeunes filles au cours de
rassemblements populaires. Elle faisait, aussi, partie du répertoire de la fanfare nationale au cours des défilés nationaux et disait : « Moi, je ne veux pas de mari militaire... Tous les
jours, c’est la même chose... Tous les jours c’est le même costume kaki qu’il porte… Il travaille et se promène dans le même costume kaki… Tous les jours c’est la même chose… Au bal, au marché
ou dans la vie de tous les jours, c’est le même costume… ».
Cette attitude change, complètement, la psychologie du militaire guinéen. Sociologiquement, il se réfugie, une fois de plus, dans le creuset de l’instinct
grégaire de protection de soi dans au sein de son groupe en situation de rejet. Menacé.
La chanson orchestrale « l’Armée guinéenne » dédiée en leur honneur resurgit, plus tard, pour contrebalancer la mesure. Elle interpelle en ces termes : «
L’Armée guinéenne, on ne peut douter de ta valeur... Cette armée là ne combat pas le juste... Cette armée ne combat pas injustement… Cependant, toute querelle qui découle du manque de
respect finie difficilement. La querelle due à l’absence de dialogue, s’éternise… À présent attèles-toi au combat pour la défense de la nation… ».
Ceci ne pas grand-chose à la place de l’Armée guinéenne sinon une plus grande implication, de ses membres, dans les structures politiques de la Révolution.
L’effet psychique de la flétrissure première a, toujours, un gout amer conservé.
Une réconciliation en instance …
Le 3 avril 1984, c’est une armée divisée et affaiblie qui balaie d’un revers de main tremblante un pouvoir moribond qui avait perdu son fer de lance
idéologique, avec le décès du président de la République, Ahmed Sékou Touré, Secrétaire général du parti unique, le Pdg, et considéré comme le Responsable suprême de la Révolution. Mort d’un
infarctus du myocarde à Cleveland, il n’a pas laissé de dauphin désigné. Il n’en avait pas besoin puisque la Constitution nationale définissait la procédure de remplacement. Selon l’article 51
de la Constitution guinéenne de 1982, « En cas de vacance de la Présidence pour quelque cause que ce soit, le Gouvernement Révolutionnaire reste en fonction pour expédier les affaires
courantes jusqu'à l'élection d'un nouveau Chef de l'État dans un délai maximum de 45 jours au cours duquel des élections présidentielles sont organisées ».
Malgré tout, des officiers de l’Armée guinéenne décide de s’emparer du pouvoir en profitant des dissensions nées à propos du respect ou non de la légalité
constitutionnelle concernant la succession au défunt président de la République. Le 3 avril 1984, la portion de l’armée qui a pris le pouvoir annonce des décisions et des résolutions de
caractère national visant un changement radical par rapport au bilan décrié de l’ancien pouvoir centralisé. Dans les taches à accomplir, il y a peu de choses qui concernent la restauration de
l’armée de sorte à lui, à lui conférer une administration fonctionnelle avec des attributions précises.
Pourtant, cela lui aurait permis d’avoir ses occupations en propres et de développer une conscience d’utilité, de générer et développer des ressources, en
s’inculquant entre autres le respect des principes républicains. Une telle prise en main aurait contribué à réinstaller et à consolider le respect des populations guinéennes. Du coup, cette
armée se serait réconciliée avec elles. Malheureusement le statu quo ante est maintenu en considérant que la prise du pouvoir en soi résoudrait tous les problèmes. Cette conviction se consolide
avec « l’acclamation » populaire dont personne ne semble avoir saisi la signification réelle : la crainte mêlée d’espoirs.
Ainsi, l’Armée guinéenne va devoir affronter un autre complot. Cette fois, il se trame à l’intérieur de la grande muette. En effet, contrairement aux annonces
et résolutions, les premières années de gestion militaire avec un régime d’exception dirigé par un Comité militaire de redressement national (Cmrn) se traduisent par de nombreux détournements
et des dépenses de luxe personnalisées des officiers. La tradition se perpétuera même après la dissolution du Cmrn, la mise en place des institutions de démocratisation. Les gouvernements
civils qui se succèdent s’y complaisent. Les velléités de relance économiques sont mises à l’écart. Et l’on assiste, comme sous l’ancien régime, à une lutte épuisante de confiscation du pouvoir
politique (Lire « Chronique d’une Démocratie annoncée » - PP.32-35 – L’État providence et le mythe du service public).
Lignage de la bourgeoisie administrative, bourgeoisie militaire nantie grâce au nouveau pouvoir prend une revanche sur les années obscures sous le Pdg. Alors
que les populations vivent au jour le jour face à la dégradation de l’économie nationale et que la majorité de l’armée se confronte à la baisse du pouvoir d’achat face au revenu moyen, cette
bourgeoisie profite de privilèges, se construit des maisons et « conquiert » de nouvelles épouses avec leur nouvelle richesse.
C’est pourquoi les 2 et 3 février, après plusieurs tentatives pour obtenir une augmentation salariale, cette armée est obligée de prendre les armes pour
réclamer son « dû ». Ce qui en résulte, sous forme de répression et de petits dédommagements, ne suffit pas à calmer ses appétits. Le 23 décembre 2008, prenant acte et consciente du décès du
Général Lansana Conté, président de la République, d’autres officiers de l’armée s’emparent encore du pouvoir. Ceci explique cela. Une deuxième fois, elle prend le pouvoir pour évacué sa
crainte d’être mise à l’écart après la gestion scabreuse du pays par un de ses généraux. Les populations « l’acclament » une deuxième fois à cause de leurs craintes mêlées d’espoirs.
Ce qu’il fallait et qu’il faut encore faire, c’est une restructuration et une rééducation civique de l’Armée guinéenne qui lui permette d’avoir une autonomie
complète et des points de repère financiers et économiques. Que cela soit écrit et accompli.
O. Tity Faye - journaliste
indépendant