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Un chant et son contenu
Interprété par le Bembeya jazz national de Guinée - Chanson populaire en son temps, « Waraba » ne fut pas vraiment acclamé par la classe dirigeante. Ce chant narratif occupe une position mitoyenne entre la louange aux leadeurs et la critique de la tyrannie du leadeur populaire – le héro victorieux - qui parfois entraine le peuple dans ses turpitudes et ses errements tragiques. C’est pourquoi ce chant est composé en métaphores, en dictons et en proverbes. Les euphémismes ou litotes le rendent plus ou moins ésotérique. Entre les lignes, cette chanson est une louange au héro- à tout leadeur - populaire, à sa bravoure, à sa témérité mais aussi à sa cruauté et la crainte qu’il inspire par le sacrifice et le soutien qu’il demande au peuple subjugué. La libre interprétation est donc de mise. Voici la mienne.
Waraba : un rugissement retentit au loin ...
Entends tu-le rugissement du lion ? Allons-nous-en.
- L’avertissement est d’un ami à un autre. Le conseil est : ne te mets pas en travers de son chemin. La voix de ténor d’Aboubacar Demba Camara – avec le Bembeya jazz national,
annonce : qu’il ne s’agit pas encore de l’arrivée du grand lion. Celle-ci ne passe pas inaperçue, il est précédé par un rugissement terrifiant. IL est accompagné à la fois de cris de joie et
de pleurs bruyants. La réponse de l’ami à l’avertissement de son ami.
« Quand je dis que le grand lion n’est pas arrivé
Réfléchissez ! Le grand lion est précédé par son rugissement.
L’arrivée du grand lion est bruyante.»
Je vous le dis, ce monde est effrayant »
- Crainte, la présence du téméraire héro est toujours fortement acclamée. Sa présence ne peut être victime de l’indifférence du silence, elle réclame l’expression populaire, la clameur qui traverse des lieux et des lieux à la ronde pour retentir au loin, très loin, plus loin que le roulement d’une centaine de tambours. Car sa présence vivifie, elle signifie aussi la mort.
« L’aube la plus lointaine finit toujours par se pointer
Au moment où certains dialogues s’éteignent
Et que d’autres se rallument »
- L’attente peut être longue. Le moment venu, il sera là, le brave héro tant attendu. Il a besoin du dialogue avec les populations qui le loue avec appréhension.
« Je vous parle de dialogue
De par sa nature véritable
Sachez que le dialogue ne peut se faire
Par l’envoie de messages à distance
Dans la vie de l’au-delà
Il n’y a pas de dialogue possible
Je vous le dis ! »
- Le héro, a besoin de l’ovation populaire et de soutien, sans laquelle son existence est aléatoire. Le héro est tributaire du dialogue avec le peuple. Ce dialogue exige de lui d’être présent. Il sait que la mort peut frapper à tout moment. Il sait qu’on ne peut dialoguer dans le monde de l’au-delà.
« Entre le fleuve et le
marigot
Est attachée une chèvre
À coté, il y a une noix de cola.»
- Il y a toujours un choix à faire entre les grandes choses à réaliser (un fleuve à traverser) et les petits accomplissements (la traversée d’un marigot). L’on peut choisir de se contenter de la nourriture offerte (la chèvre) ou d’accepter l’invitation du peuple à agir héroïquement pour la grandeur (la noix de cola) ; partir à la chasse et rapporter du gibier pour tous ; défiez l’ennemi et le vaincre. Le héro lui saura, toujours, faire le bon choix. Celui que le peuple attend de lui.
« Ne perd donc pas ton temps à réfléchir
Cette réflexion aussi interminable soit-elle
Ne saurait continuer jusqu’à la fin du monde.
Le rugissement précède le grand lion. »
- Ce qui peut te sauver, ce n’est pas la stratégie pour le vaincre, c’est la crainte que tu as du grand lion. Ne cherche donc pas un moyen de le vaincre, tu y périras et le monde continuera à être.
Si tu ne crois pas, demande à ceux-là
Qui assistent aux évènements
Sans être vus :
« À l’ancêtre des serpents
Demande, s’il n’a pas assisté
En se trainant ici et là
À de grands évènements
À l’ancêtre des margouillats,
Qui soulève constamment sa tête
Demande, s’il prie pour la santé
De son épouse malade
Ou s’il surveille l’arrivée du grand lion
À l’ancêtre des souris
Demande, si son épouse
N’a pas vu de grandes choses
À partir de ses innombrables cachettes
À l’ancêtre des agoutis (rat des champs)
Demande, si son épouse
N’a pas couru le danger
De servir au plaisir d’autres.»
- Face aux grands lions, qui ont droit de vie et de mort, chacun trouve un moyen de survivre. Des petits animaux aux hommes, des hypocrites aux idiots, des chasseurs aux victimes, tous
témoignent de la force, des hauts faits du grand lion. Demandez-donc à ceux-là qui en ont l’expérience, ils vous raconteront différentes histoires – de justice ou d’injustice - mais toutes à la
gloire du grand lion.
« Le grand lion n’est pas arrivé
Il est toujours précédé de son rugissement.
Si vous êtes en travers
De la route du grand lion
Son rugissement va vous assourdir
Si vous vous trouvez à portée
De la gueule du grand lion
Son haleine va vous étourdir
Il est le seul maitre du
rugissement. »
- Ne défiez jamais le héro, celui que le peuple adule et craint, de quelques manières que ce soit. Il vous en cuira d’une façon ou d’une autre.
« Être riche ne vous épargnera pas de la mort
Être pauvre ne vous en épargnera non plus
Être intelligent ne vous épargnera pas de la mort
Être stupide ne vous en épargnera pas non plus
- Si vous défiez héro, vous n’échapperez pas à la mort. Ni la richesse, ni la pauvreté ni l’intelligence, encore moins la stupidité, ne vous en sauvera. Le héro ne partage pas sa gloire, son courroux vous frappera de plein fouet avec le soutien populaire.
À quoi réfléchissez-vous donc ?
Vos longues réflexions n’arrêtent
pas
Le cours de la vie
- L’action est le meilleur moyen de prendre sa part sur la vie. Cependant restreignez-vous de défiez le héro, sinon la vie pourrait continuer sans vous.
« Quand je dis que le grand lion n’est pas arrivé
Réfléchissez ! Le grand lion est précédé par son rugissement.
L’arrivée du grand lion est bruyante. Je vous dis.
Ce monde est effrayant »
- La présence du héro téméraire est toujours acclamée. Sa présence ne peut être la victime du silence. Sa présence libère l’expression populaire jusqu’au délire et la déraison. Il n’y a rien d’autre à faire que de craindre ce monde là.
(Sékou Bembeya, « diamond fingers, les doigts de diamant » – gratte sa guitare dans un agréable solo avant que le chanteur-conteur ne reprenne son récit)
« Mères et pères, le monde est effrayant. Je vous dis
(Même si) Le grand lion n’est pas encore arrivé »
- Vivez dans la crainte du grand héro même s’il n’est pas encore arrivé. C’est pourquoi ce monde est effrayant.
« Aussi lointaine que soit l’aube, il arrive
C’est aussi l’heure à laquelle
Se rallument les savants bavardages des
vieilles
Je vous parle de dialogue
Dans la vie de l’au-delà
Il n’y aura pas de dialogue. »
- Quelque soit l’attente, il y a toujours le temps du dialogue entre le héro et le peuple dont il est aussi le héraut. Ce dialogue, ne peut avoir lieu dans l’au-delà, après la mort. Il viendra donc le héro pour amener avec lui des vies qui servent à assouvir ses conquêtes et sa rage d’être glorieux. Il est le maitre des ovations et des pleurs.
« Je vous le dis
Le rugissement précède les grands lions »
Réfléchissez ! Quand je dis que
Le grand lion n’est pas arrivé
Sinon, on le saurait.
Il est toujours précédé
De son rugissement.
Le rugissement est sien.
C’est pourquoi le monde est effrayant »
- Celui dont la bravoure mobilise le peuple est le seul à pouvoir s’adresser à ce peuple et à déclencher ses ovations à tort ou à raison.
« Quelque soit
Ce qu’ils on fait, vu, et vécu
L’ancêtre des serpents
S’en est allé avec son épouse, la noueuse
L’ancêtre des margouillats
S’en est allé avec son épouse, la protégée
L’ancêtre des souris
S’en est allé avec son épouse, la fouineuse »
- On ne peut tout simplement pas défier le héro que le peuple soutient. Qui que vous êtes, il n’y a qu’un seul et unique recours : partir au loin, loin du courroux du héro et de son peuple assujetti.
« Sinon, comment peut-on expliquer que
L’hyène à jeun, épargne la chèvre ? »
- Si vous défiez le héro il a d’autres raisons de vous tolérer que la magnanimité. Fuyez au loin. Il n’en sera pas toujours ainsi … Sa punition exemplaire a besoin de l’approbation populaire.
« Réfléchissez donc !
Quand je dis que le grand lion n’est pas arrivé
Sinon vous le saurez.
Il est toujours précédé par son
rugissement
Le rugissement est sien, l’ovation est sienne
La clameur, joyeuse ou triste lui appartient
C’est pourquoi, je vous dis
Le monde est effrayant ».
Salut,
Votre blog est plutôt sympa je vous rend visite afin de vous montrer une de mes réalisations sur les grands singes.
http://www.nicolaslizier.com/article-33148216.html
Qu'est-ce que vous en pensez ?
Bonne continuation à vous dans vos projets.
Nicolas graphiste
Merci. J'ai visité le vôtre qui est très bien aussi. L'affiche est bonne à mon avis et votre travail en général sur le blog. Bien à vous.
Merci mon frère Faye de nous expliquer cette chanson certainement très difficile vu son contenu ésotérique. Il serait interessant de savoir si Demba a tiré Waraba du patrimoine musical traditionnel. Peut-être un rapprochement est possible avec Karamoko, une chanson des Sofas de Camayenne.
C'est exact. Ces chansons sont de la même veine ésotérique tirée du patrimoine national. L'une par du règne animal et l'autre de la confrérie des chasseurs. Les chansons populaires sont créees en des occasions et on les réutilisent en d'autres occasions. Ainsi, elles tirent leur signification des contextes dans lesquels elles sont recréees. On les recrée intentionnellement à l'occasion pour imager une situation, louer une personnalité ou le critiquer sans courir de risques. Il est toujours possible de dire qu'on ne parlait et ne pensait qu'au lion ... Ceci dit merci. Le prochain pourrait être la Ballade de Ballakè. Merci de suivre et à bientôt.